La Tyrannie de la Réalité – Acte 1

La Tyrannie de la Réalité – Acte 1

Alexandra regarda sa jeune camarade allongée sur le lit d’à côté ; un lit de métal blanc, à la peinture écaillée, comme tous ceux du pavillon. Elles étaient seules dans cette grande chambre commune d’une vingtaine de places, qui sentait la poussière et l’urine. Les murs effrités et les restes de quelques rideaux sales pratiquement en lambeaux ne laissaient aucun doute sur l’état d’insalubrité général qui régnait ici. Les draps limés jusqu’à la trame, troués par endroits, montraient de larges auréoles peu engageantes et aucune couverture ne pouvait leur éviter la morsure du froid. C’était la mi-février et comme le chauffage central ne fonctionnait plus depuis bien longtemps, la température dans la chambre n’était que de deux ou trois degrés au-dessus de zéro. L’unique radiateur, bricolé avec un bout de tôle pliée et une résistance électrique, ne servait qu’à consommer inutilement du courant et à tenter de prouver, si cela était encore possible, la bonne volonté du personnel de service. Aux fenêtres, le givre plaquait l’intérieur des vitres comme de la dentelle et la moisissure suintait au plafond et sur le mur au nord. De l’extérieur de la pièce, on entendait de temps en temps des gémissements, parfois quelques cris, qui venaient des autres chambres. L’ambiance était sinistre et les larges barreaux, en lieu et place des volets, aggravait encore l’aspect quasi carcéral de l’établissement.

Alexandra senti qu’elle ne pouvait plus attendre. Elle se redressa lentement et s’assit sur le bord du lit. Elle posa les deux pieds sur le carrelage glacé. Dans la pénombre, elle se dirigea à tâtons entre les lits jusqu’au cabinet de toilette. Elle n’eut même pas la force de tirer la targette. La douleur était effroyable. Tout son ventre irradiait le mal. Elle souffrait le martyre. Elle se pencha sur la cuvette, les yeux fermés, en s’appuyant de la main gauche sur le mur face à elle. Elle sentait ses forces qui l’abandonnaient et elle pensa que c’était la fin. Dans un dernier effort surhumain, elle s’accroupit en se retenant au bord de la cuvette pour ne pas basculer en arrière. Elle eu un violent hoquet, mais comme elle n’avait rien avalé depuis deux jours, elle ne pu rien vomir. Elle avait l’impression que son estomac tout entier allait se retourner et sortir tant les soubresauts l’agitaient violemment. Elle étouffait, cherchant la respiration entre deux coups de bélier. Soudain, elle eu comme une déchirure dans le bas du ventre… elle poussa un cri comme celui d’un animal foudroyé brutalement par la mort. Ces mains se crispèrent agrippées au rebord des toilettes avec une telle force qu’on pouvait penser que les ongles allaient pénétrer la faïence de la cuvette. Le souffle coupé, les yeux sans vie fixant le mur, la sueur perlant sur son front blême, Alexandra senti l’enfant passer instantanément et la délivrer de cette torture, sa petite tête entourée de ses mains tremblantes.

Après quelques secondes interminables, les cris du petit l’éveillèrent de sa torpeur. Elle se releva, fiévreuse, le bébé dans les bras. Le sang dégoulinait le long de ses cuisses jusqu’à ses pieds nus. Du coude, elle actionna la poignée de la porte et rejoignit le lit en chancelant. Elle tomba sur le dos comme une masse, en serrant son gosse contre sa poitrine. Maintenant, le gamin criait tout ce qu’il pouvait et elle sentait qu’il allait vivre. Elle avait tout fait pour qu’il vive et ferait tout, même s’il elle devait se tuer pour ça, il resterait la preuve vivante de son amour et de sa souffrance.

À cet instant, la porte principale s’ouvrit brutalement. Deux infirmières, alertées par les cris, venaient de faire irruption dans la salle. À la vue du spectacle, elles tournèrent les talons, furieuses, sans dire un mot. Elles revinrent après deux minutes avec le médecin de service.

Alexandra, frigorifiée, tremblait de tout son corps meurtri et le petit braillait de plus belle. Le médecin ordonna sèchement que l’on coupe le cordon, ce qui fut fait sans autre précaution et, à cet instant, la scène prit une tournure kafkaïenne.

  • Qu’est ce qui vous à prit d’accoucher dans les chiottes, hurla le médecin écarlate. Où vous croyez vous ? C’est un hôpital ici, pas une porcherie.

Alexandra, lasse, ne répondit pas. Elle savait que sans argent, personne ne se serait occupé d’elle et elle n’avait absolument rien pour payer ici la moindre chose. Elle avait bien remarqué, les jours passés, le manège du personnel soignant et les quelques billets glissés en douce par sa voisine de chambre pour obtenir quelques faveurs. Elle savait parfaitement pourquoi, deux jours après avoir perdu les eaux, personne ne s’était inquiété de son état. Elle savait qu’elle pouvait mourir là, sans que personne ne s’en inquiète. À 16 ans, Alexandra voulait vivre, quoi qu’il lui en coûte en souffrances et ce n’était pas les cris de ce docteur débile qui allaient l’impressionner.

Elle sombrait lentement dans un état second, où seul le contact de son enfant, l’arrachait à cette épreuve misérable. Ni les menaces du médecin, ni la peur d’un lendemain incertain ne pouvait entamer la force extraordinaire qui l’habitait maintenant…

Histoire vraie, que j’ai écrits suite à une interview recueillie quelques mois après la Chute du Mur de Berlin (en février 1990) dans un hôpital d’un des pays de l’Est ruiné de l’ancien Bloc Soviétique…

Philippe Raybaudi

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Une réaction au sujet de « La Tyrannie de la Réalité – Acte 1 »

  1. Ce texte est parfaitement sidérant et votre style de narration est scotchant ! Je suis effarée des conditions dans lesquelles se déroule l’événement. J’ai vraiment hâte de lire la suite…

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